Socialisation ?
Aujourd’hui, je voudrais vous présenter la réponse d’un couple de parents qui n’ont pas scolarisé leurs enfants, face à la fameuse question de la « socialisation » :
Justement, et la socialisation ?!
Claudia – C’est étonnant à quel point c’est l’une des premières réactions de tout le monde. Cela peut signifier que c’est une réponse récitée plutôt que réfléchie.
A mon sens, l’école est peu utile pour la transmission des savoirs car les enfants acquièrent spontanément l’essentiel en vivant. Pour les savoirs académiques, l’école ne fait que confirmer ce que certains enfants ont acquis grâce à leur culture familiale (Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron l’ont décrit en 1964 dans Les héritiers et en 1970 dans La reproduction).
L’école réussit très bien en revanche pour la transmission des valeurs implicites de la société comme la nécessaire hiérarchie, la compétition (aggravée par le côtoiement avec 30 enfants du même âge, situation artificielle), l’acceptation des jugements du chef voire de l’humiliation*, les relations basées sur les rapports de force, le fait de devoir supporter une situation désagréable qu’on n’a pas choisie, les phénomènes de groupe (moquerie, rejet), le recours à un spécialiste plutôt que la confiance faite à soi-même, le travail solitaire (on est puni si on copie), le travail laborieux. Voilà ce que je nomme socialisation.
Ces comportements-là existant dans la société, nos filles vont les découvrir aussi, mais avec un dosage qui sera fonction de leur perception du monde. Cela m’attriste néanmoins que la grande majorité des personnes qu’elles côtoieront auront eu à absorber cette socialisation qui semble aller de soi dans la vision du monde de beaucoup d’adultes : « Il faut s’habituer tôt aux contraintes », « On ne fait pas toujours ce qu’on veut ».
Fredy – Je prétends pour ma part que l’on fait ce qu’on veut ! Soit car on en a la volonté, soit car on ajuste sa volonté à ce qu’on croit possible. Dans les deux cas, c’est quelque chose que je veux transmettre à mes enfants.
Claudia – La sociabilité s’acquiert par la vie avec les autres où l’on attend son tour, on n’interrompt pas, on fait attention aux autres, on arrive à l’heure, on absorbe la gentillesse et la courtoisie de son entourage. D’ailleurs les enfants récemment déscolarisés ont besoin de quelques mois pour se poser ; pendant un temps on les voit encore facilement agressifs ou moqueurs, mettant en scène une maîtresse autoritaire ou des camarades compétitifs.
D’ailleurs, il semble que les écrits de Bourdieu aient eu un effet pervers en matière d’enseignement du français au collège. Le sociologue ayant mis en avant l’importance du contexte culturel familial dans la réussite des élèves à l’école, les nouveaux programmes des années 1990 ont développé un « enseignement scientifico-jargonneux qui a rompu avec toute notion de plaisir », notamment par « un égalitarisme mal compris, sous prétexte de ne pas sélectionner les élèves en français sur le niveau culturel de leur famille. C’est un raisonnement absurde mais qui existe encore : plus on technicise la langue, plus on rend les gens égaux. Si vous ne posez que des questions techniques, en ayant complètement morcelé un texte de Chateaubriand ou de Diderot, alors tout le monde est à égalité. Mais c’est une égalité dans la sècheresse » (Erik Orsenna dans La grammaire est une chanson douce, cité par Kristin Merlin dans Les Plumes de Laia).
Au delà de toutes les raisons de forme et de fond quant à la décision de ne pas scolariser, la raison la plus profonde est que je ne veux pas que mes enfants apprennent à obéir. J’aimerais qu’elles agissent par coopération, empathie et connaissance de soi, pas par obéissance.
* André Giordan parle de cette transmission implicite dans le Café pédagogique du 5.11.2009.
Bonjour, ohlala, quel coïncidence, je suis allée à une Fête de la Parentalité Alternative hier et j’ai participé à une conférence sur "Vivre sans éducation" ton article me parle, merci encore pour ton partage… Je t’envoie du soleil qui est très généreux chez nous en Dordogne…Belle journée
Blandine
Merci pour le soleil !
Il pointe ses rayons au moment où j’écris… 🙂