Récit d’une naissance…

Troisième naissance...

Du temps a passé, une séparation a eu lieu, plusieurs déménagements, beaucoup de désespoir, puis la rencontre avec mon homme, celui avec lequel je me sens tellement en accord, comme si nous nous connaissions depuis toujours… Et un bébé s’annonce pour venir fleurir notre amour : j’ai 31 ans.

Cette fois-ci, je suis bien décidée à accoucher chez moi, et le parcours du combattant commence. Bien que le droit d’accoucher où on le souhaite soit constitutionnel, dans les faits c’est beaucoup plus difficile : tout d’abord, certaines régions sont un véritable désert par rapport aux sages-femmes libérales qui suivent encore les naissances à domicile. Faute d’assurance (une seule compagnie accepte, en France, d’assurer les accouchements à domicile, mais à un tarif exorbitant), les plus engagées finissent par arrêter. Celles qui s’accrochent malgré tout subissent de nombreuses pressions, c’est difficile de continuer.

Au début de ma grossesse, ça semble mal parti. Puis finalement, à force de recherches sur internet, nous apprenons qu’une sage-femme vient juste d’emménager dans la région voisine. Nous prenons contact avec elle, elle est à un peu plus d’une heure et demi de chez nous, elle accepte de me suivre. C’est donc à son domicile que nous nous rendrons chaque mois pour un rendez-vous, dans le cadre d’un suivi global de la grossesse. Et là, je découvre enfin un suivi humain, tourné vers mes ressentis, mes désirs, mes craintes, mes questionnements… Une interlocutrice qui m’écoute, qui prend le temps (jusqu’à 3 heures pour un rendez-vous !) de me connaître et de se faire connaître : l’accompagnement d’un accouchement est avant tout une question de confiance !

Les mois passent, ma confiance en ma capacité à accoucher grandit, je dois avant tout oublier ce qu’on m’a dit durant mes deux précédentes grossesses : non, je n’ai besoin de personne pour savoir ce que je dois faire, comment je dois respirer, quand je dois pousser, je n’ai besoin de personne pour savoir si tout va bien ou pas, si j’ai besoin d’une aide extérieure, je le saurai, je le sentirai.

C’est dans cet état d’esprit que nous nous préparons à la naissance à la maison : le bébé devant venir au monde en janvier, nous avons prévu un chauffage soufflant, pour réchauffer la maison si besoin. Nous achèterons une bâche plastique et des alèses, prévoyons une bassine pour recueillir le placenta, des compresses stériles, de la biseptine, du sérum physiologique et du liniment, et puis de quoi réchauffer le bébé après la naissance… La simplicité de cette préparation me rassure encore : non, je ne serai pas dans un univers aseptisé, je serai dans la chaleur et l’intimité de mon foyer, entourée des seules personnes que j’aime et que je veux auprès de moi…

Deux semaines avant l’accouchement, les enfants étant chez leur papa, nous faisons une sortie restaurant et cinéma, pour profiter des derniers moments sans bébé. Le cinéma est à plus d’une demi-heure de voiture, la soirée sera longue et un peu dure physiquement. Notre sage-femme nous téléphone, pour prendre de nos nouvelles, je lui dis que je me sens bien, que je suis confiante, mais que je n’ai pas plus de contractions que d’habitude : tout va bien ! Le lendemain matin, suite à notre veillée tardive, je fais une grasse matinée, ça me fera du bien, mais je me coucherai tout de même plus tôt que d’habitude !

Pourtant, à cinq heures du matin, je suis réveillée en sursaut par un craquement dans mon ventre, je saute du lit et je perds les eaux sur le tapis de la chambre… Flûte… Petit moment d’incertitude, puis je réveille mon mari, je lui explique que je viens de perdre les eaux : dans quelques jours au maximum le bébé sera là avec nous ! Pendant que je vais prendre une douche bien chaude (nous sommes tout début janvier, et notre maison n’est pas chauffée la nuit), mon mari nettoie la chambre, enlève le tapis et le drap un peu humide. Faut-il appeler notre sage-femme ? Je pense que non puisque je n’ai pas de contractions. Mais au moment de me recoucher, impossible : la position couchée est devenue insupportable. Et je commence à avoir des contractions, très fortes dès le début. J’attends pour voir si ça passe, un peu debout, un peu assise… Mais les contractions ne s’arrêtent pas, alors pendant que mon mari va allumer le feu dans la chaudière à bois, je laisse un message à notre sage-femme. Elle me rappelle quelques minutes plus tard : le temps d’appeler quelqu’un pour garder ses enfants encore endormis, et elle prend la route.

Alors je décide d’aller prendre un bain : ça m’avait tellement fait du bien pour la naissance de ma fille ! Comme la salle de bain est à l’étage en travaux (nous avons acheté une vieille maison à reprendre du début à la fin), mon mari a aménagé ces dernières semaines un petit coin pour moi : le sol n’est pas fait, mais la faïence est posée et la baignoire peut me recevoir… En prévision de la naissance, il a même fait en sorte que la salle de bain ne ressemble pas trop à une pièce en travaux, et je m’installe dans la baignoire sans plus attendre. Mon mari branche le radiateur d’appoint, je fais couler de l’eau, mais ce à quoi nous n’avions pas pensé, c’est que l’obturateur n’est pas tout à fait à la bonne taille : l’eau fuit doucement. Alors je suis obligée de rajouter de l’eau chaude régulièrement. Là arrive le deuxième problème : l’eau chaude provient d’un ballon, et entre la douche et le bain à combler, et elle vient vite à manquer. Alors comme je ressens encore le besoin d’être dans l’eau chaude, mon mari décide d’aller chercher la bouilloire dans la cuisine et de remplir la baignoire comme ça. Sauf que ça fait sauter les plombs ! Je me retrouve dans le noir jusqu’à ce que mon mari rebranche tout… Tant pis pour le bain ! Je sors de la baignoire, me sèche, mais ces problèmes à répétition ont entamé mon moral, et je n’arriverai plus à entrer dans cet état second qui m’avait tant aidé pour la deuxième naissance… J’ai le cerveau qui bouillonne, qui se met à penser à tout ce qui peut se passer de travers, je m’affole un peu. Puis je me mets à marcher dans la maison, j’essaie de m’assoir pour me reposer, mais je ne peux pas, c’est trop douloureux. Je tente la position couchée sur le côté, sur le dos : toujours trop difficile. Alors je continue à marcher, mais je n’arrive pas à trouver de position dans laquelle je me sens à peu près bien. C’est à ce moment qu’arrive notre sage-femme. Elle entre discrètement, s’approche de mon mari et s’enquit à voix basse de la situation. Je lui serai reconnaissante de ne pas m’avoir parlé à ce moment, elle me laisse dans ma bulle, c’est parfait ! Pendant qu’elle installe son matériel dans un coin, toujours aussi discrètement, j’appelle mon mari pour qu’il m’aide à aller aux toilettes. Mais une fois dans le couloir, non, je ne peux plus aller plus loin… Je ne sais plus ce que je dois faire, je ne sais plus comment me mettre, est-ce que je vais y arriver ? Alors notre sage-femme s’approche de moi et me rassure par des mots que je n’entends même pas, seule sa voix me porte… Je m’appuie au mur d’une main, je m’accroche à la main de mon mari de l’autre, et je commence à pousser. C’est dur, ça brûle, mais le bébé est tout proche… D’un coup, je n’ai plus de courage, je n’y arriverai pas ! Alors ma sage-femme m’encourage, me dit que le bébé est là, qu’il est tellement proche, qu’il a juste besoin d’un peu de mon aide… Je reprends la main de mon mari qui a essayé de changer de position : non, c’est comme ça que je veux être ! Il me dira par la suite qu’il a eu très mal à la main, que je la broyais complètement ! Mais je le veux là, à me soutenir de cette façon… Pour me donner la force de pousser une dernière fois… Et je sens dans un grand soulagement le bébé qui sort, en même temps je m’accroupis, je l’attrape et je le colle sur mon ventre : c’est mon bébé !!! Je le caresse, je le regarde, je ris, il est beau ! Déjà, dans la pénombre, il tourne la tête vers moi et me regarde de ses beaux yeux interrogateurs… Ce qui me marquera le plus, c’est de voir si vite son beau regard intense, ses yeux qui semblent contenir toute la sagesse du monde… Ici, pas de lumières vives, pas d’agitation, il est seulement là avec moi, avec son papa qui le contemple, avec une femme qui nous a épaulée et qui maintenant s’efface, discrète, pour nous laisser faire connaissance. Je crois que je reste vingt minutes ainsi, puis notre sage-femme me demande si je viens bien faire un dernier effort pour aider le placenta à sortir… Comme je suis restée accroupie, en position verticale donc, ce ne sera pas trop long. J’appréhende un peu ce passage qui est resté ancré dans ma mémoire comme plus terrible encore que la sortie du bébé. La sage-femme glisse la bassine sous mes cuisses, je suis toujours accroupie, le bébé dans les bras. Je pousse une fois, et le placenta glisse hors de moi comme dans un rêve : je ne ressentirai pas la moindre douleur !

Il est 08h30…

Il est temps à présent de rejoindre la chambre, de nous glisser dans le lit, plus au chaud… C’est seulement dans la chambre que je pense à regarder le sexe de ce bébé tant attendu : c’est un garçon ! La sage-femme m’aide à l’essuyer un peu, à me nettoyer, et nous nous glissons sous la couette, nus comme des vers, pour profiter de notre chaleur mutuelle… Elle en profite pour vérifier mon périnée : il y a seulement une petite éraillure, rien de grave, cela se remettra tout seul très vite. Effectivement, je ressentirai quelques brûlures au moment d’uriner dans els jours qui suivent, puis plus rien ! Rien à voir avec les suites douloureuses des deux épisiotomies que j’ai subies auparavant.

Le cordon ne sera clampé qu’après avoir arrêté de battre, lorsqu’il aura aidé notre bébé à entrer dans le monde aérien en douceur… A aucun moment il ne pleurera…

Au bout d’un long moment, notre sage-femme prend notre bébé pour le peser : ce sera le seul soin qu’il aura à subir. Je le mets ensuite au sein, il tète bien, il me regarde, puis il s’endort en chantant… Je suis moi aussi fatiguée, alors notre sage-femme s’éclipse, et nous laisse profiter de cette nouvelle intimité à trois… Mon seul regret sera que mes deux premiers enfants n’aient pas pu faire connaissance avec leur petit frère dès sa naissance… Mais les jours suivants m’enchanteront : je reste deux jours entiers nue dans le lit, mon bébé nu couché contre moi, son papa nous rejoignant dès que possible. Personne pour nous déranger, nous prenions nos repas lorsque nous avions faim, je pouvais dormir autant que le bébé me le permettait… Et lui, il pourra rester au chaud contre moi sans être manipulé. Peut-être est-ce pour cela qu’il sera si calme toute la première semaine, et qu’il ne pleurera à aucun moment jusqu’au 8ème jour, où il vécut sa première sortie pour l’examen médical…

Je garderai de cet accouchement une grande sérénité, même si les premiers moments furent mouvementés : oui, je suis pleinement femme, oui je suis capable d’accoucher, de donner la vie, je porte en moi cette force invincible et personne ne peut me l’enlever. Cette confiance ne me quittera plus désormais…

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